Entretien avec la réalisatrice
Viet Linh

Née en 1952 à Saïgon au Viêtnam, Viet Linh gagne en 1968 les maquis du Front national de Libération du Sud Viêtnam où elle devient monteuse, cameraman puis scénariste de films documentaires.
Diplômée de mise en scène au V.G.I.K. de Moscou en 1986, elle
réalise six longs métrage de fiction au studio Giai Phong de Hô Chi Minh Ville:

- 1986 Là où règne la paix, les oiseaux chantent
- 1987 Le Jugement a besoin d'un juge
- 1988 Cirque ambulant Grand Prix du Festival de Fribourg 1992, Meilleur Film, Festival Films de Femmes de Madrid 1991 Prix du Public du film pour enfants, Uppsala 1991, Mention spéciale UNICEF, Festival de Berlin 1991
Sélectionné à Créteil, Vienne, Tokyo, Nantes...

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1989 Une vie volée
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1992 La Marque du démon
Prix spécial, Festival du cinéma Asie-Pacifique,
Fukuoka 1993,
Sélectionné au Festival de Nantes 1992

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1998 L'Immeuble
Sélectionné à Montréal, Moscou, Fukuoka, Pusan, Tokyo, Nantes (3 continents), Mar del Plata
Prix de la réalisation ACCT, Festival de Namur

"L'Immeuble" est le premier film de nationalité vietnamienne distribue commercialement en France. Dans quelles conditions a-t-il été produit ?

La production cinématographique vietnamienne est composée à cent pour cent de films financés par l'état, donc basés sur des scénarios qui ont dû passer la censure. La politique de production des autorités vietnamiennes consiste à privilégier le financement des films qui évoquent les traditions nationales et révolutionnaires et qui sont éducatifs au sens politique du terme. Dans ces conditions, les réalisateurs ne peuvent pas toujours tourner les scénarios qu'ils veulent. "L'Immeuble" a ainsi dû passer par une censure du scénario. Sur cette base-là, il a obtenu un financement étatique de soixante-dix pour cent, les trente pour cent restant correspondant à une aide de l'Agence pour la francophonie. Par la suite, une aide du Fonds Sud Cinéma et un complément de financement de la société Le Bureau m'ont donné l'opportunité de remixer le film en France.

Comment avez-vous travaillé sur le scénario de "L'Immeuble"?

 

Annuellement, sur une quarantaine de scénarios soumis à l'Etat, il y a en moyenne huit projets qui obtiennent un financement. Si le scénario n'a pas rencontré de problème avec la censure, le projet peut être mis en œuvre en l'espace d'un an. Sinon le scénario doit être réécrit et cela peut durer longtemps. Ainsi, ai-je plusieurs scénarios qui sont actuellement en rade.

Le film est-il proche de la nouvelle ?

 

Ce n'était qu'un point de départ. La nouvelle constitue simplement un fil rouge. A partir de là, j'ai construit les différents personnages. A l'origine, il n'y avait pas de personnages féminins ni d'enfants. D'une manière générale, la nouvelle était beaucoup plus abrupte et le scénario ne serait certainement pas passé si on l'avait adaptée et soumise telle quelle. Le propos était politiquement trop direct. Il faut dire que la littérature est soumise à un traitement différent du cinéma. La censure littéraire est décentralisée et dépend des directeurs des maisons d'édition. Pour le cinéma, il y a une commission de censure nationale, l'emprise est donc plus forte.

Dans le cas de "L'Immeuble", quand j'ai décidé d'adapter cette nouvelle, son auteur, qui est également scénariste, n'y croyait pas, d'autant que le texte était très mince. Lorsque le film a finalement été réalisé, l'auteur de la nouvelle ainsi que mes collègues m'ont dit que c'est le traitement approfondi du sujet qui a fait qu'il soit accepté.

Par ailleurs, le film est directement inspiré de ma propre histoire personnelle. Lorsqu'en 1975 je suis revenue du maquis, c'était sur un camion comme dans le film, et j'ai habité dans un immeuble réquisitionné du même type, lequel a finalement été revendu à son ancien propriétaire qui avait émigré et qui est revenu avec la libéralisation économique, et qui a indemnisé tous les habitants.

Vous êtes-vous impliquée davantage dans l'un ou l'autre des divers personnages ?

Je ne m'identifie à aucun des personnages, mais chacun d'eux est inspiré de gens que j'ai rencontrés au cours de cette période et qui vivaient dans l'immeuble. Toutefois, il y a trois personnages dans lesquels je me suis plus particulièrement impliquée afin de faire passer à travers eux un certain nombre de sentiments. Il s'agit du responsable du collectif, Ba Tuan, le gardien de l'immeuble, Tham, et de Minh Ly, la nièce de l'ancien propriétaire qui est restée et est devenue médecin. Comment s'est déroulé le tournage ?

"L'Immeuble" a été tourné en un mois avec- un budget équivalent à un million de francs (non compris le remixage effectué ultérieurement en France). Les conditions de réalisation d'un film au Viêtnam paraissent parfois inimaginables pour un observateur étranger. Par exemple, on doit tourner à l'aveugle sans moniteur de contrôle, et on ne dispose que de trois prises par plan. Quant aux décors, en fait, dans "L'Immeuble", c'est en changeant les murs, les accessoires et la position de la caméra que j'ai créé l'impression qu'on passe d'une pièce à l'autre, alors qu'il n'y en avait qu'une.

De quelle manière l'opinion au Viêtnam a-t-elle accueilli le film ?

Il y a eu grosso modo deux sortes d'opinions. Pour certains, le film est salutaire dans la mesure où il permet de revenir sur une période historique des plus difficiles du régime, celle qui suit la libération du pays et qui précède sa libéralisation économique. Selon d'autres, il s'agit d'un film "anti-communiste" dirigé contre le régime. Globalement, "L'Immeuble" a été très apprécié dans les milieux intellectuels. Mais en général, mes films ont un publlc relativement restreint car les gens sont habitués à aller voir des films d'action ou des mélodrames. D'autant qu'ils préfèrent la vidéo aux salles de cinéma.

Quelles sont vos références cinématographiques ?

 

J'ai effectué mon apprentissage de la technique à l'institut du cinéma VGIK de Moscou. A partir de là, je me donne une large attitude en ce qui concerne les sujets et le style. L'essentiel est de pouvoir exprimer des émotions. Les deux étapes que je préfère dans le processus de réalisation d'un film sont le découpage technique et le montage, car c'est à ces moments-là que je me sens la plus libre et que je peux décider librement le plus de choses possibles.

Comment la diaspora a-t-elle réagi au film ?

 

 

 

 

 

Le film jusqu'ici n'a été présenté que dans des festivals. Mais je crois que la sensibilité du spectateur vietnamien à "L'Immeuble" sera fonction de l'expérience et de la relation qu'il a eues avec le Viêtnam au cours de cette période historique.

Mon film ressemble à ces images à trois dimensions. Selon le côté vers lequel on l'oriente, on voit telle ou telle facette, et je laisse le spectateur libre de l'incliner à sa guise afin d'y voir ce qu'il veut. Il y a la dimension des rapports humains que manifeste l'histoire individuelle de chacun des protagonistes, la dimension sociale que traduit la vie collective de l'immeuble et, évidemment, la dimension politique liée au régime. Et selon qu'on appréhende telle ou telle dimension, le film paraîtra plus ou moins profond.

Quels sont vos projets ?

Je prépare un film sur la guerre dont le scénario se trouve entre les mains de la censure, et un autre, plus ambitieux, mais sur lequel les autorités ne veulent pas investir. La seule solution consiste maintenant à trouver un financement à l'étranger.