Interviews de Tony Bui dans la revue américaine "Film In Rewiews".

Traduction Dominique Lê-Foulon

TONY BUI Scénariste, réalisateur et producteur
Agé de 26 ans, Tony Bui est né à Saigon, au Vletnam. Il a quitté son pays natal pour les Etats-Unis avec sa famille à 2 ans. Il a passé sa jeunesse à Sunnyvale, en Californie, et a ensuite étudié le cinéma à la Loyola Marymount University.
En 1994, à la suite de plusieurs voyages au Vletnam, il tourne YELLOW LOTUS, un court métrage dont Don Duong tient le rôle principal. Son film est l'un des premiers films étrangers dont le tournage en toute liberté est autorisé au Viêtnam. Il sera présenté dans le cadre des festivals de Telluride et de Sundance. Il remportera plusieurs prix américains et internationaux
TROIS SAISONS est son premier long métrage. Il a été choisi par le Writer's Lab et le Director's Lab de Sundance en 1996 et y a remporté le Grand Prix du Festival en 1999.

"Trois saisons" le premier film de Toni Bui est aussi le premier film américain tourné au Viêtnam depuis la fin de la guerre. Il a été primé au festival de Sundance 1999, prix du grand jury, prix du public, meilleure photo pour la directrice de la photo Liza Rinzler.

Puis il a parlé avec FIR (Film In Rewiews) du challenge que représentait le tournage d'un film dans un pays où la censure es présente, où les infrastructures nécessaires au tournage sont pratiquement inexistantes et de son désir de faire des films personnels , uniques et universels.

F.I.R. : Avec «Trois saisons», pensiez-vous donner au public américain une perspective nouvelle sur le Viet-Nam ?

BUI : Absolument . Sur la côte Ouest, nous pensons au Viet-Nam au passé dans un contexte de guerre et de politique, parce que nous avons grandi et lu dans ce contexte . C' est l' influence que j' ai subie en grandissant dans ce pays, aussi quand j' ai fait trois saisons, je voulais que mon film soit le plus éloigné possible de ce contexte . Je voulais faire un film sur les vietnamiens, tourné sur le sol vietnamien avec des acteurs vietnamiens et des dialogues vietnamiens .Je voulais également un film qui n' ait rien à voir du moins ouvertement, avec la guerre et la politique . Le personnage d' Harvey Keitel (un vétéran U.S. à la recherche de sa fille amerasienne) est le seul lien pour le public américain, mais c' est un lien important . Je voulais réaliser un portrait du Saîgon actuel, du Saîgon moderne . Au cours de mes séjours là-bas, j' ai vu tant de vétérans américains revenir, essayant de trouver leur propre paix avec le pays , que j' ai voulu essayer de capter cet aspect de la vie . J' ai essayé de faire un film à la fois unique et universel . Unique parce qu' il montre un pays que finalement peu de gens connaissent, et universel parce qu' il traite de concepts communs à tous : l' espoir, le désir, l' union, la rédemption et la guérison .

F.I.R. :Pensez-vous que le film a une position politique ?

BUI: J' ai juste voulu faire un film sur la vie de ces gens, et sur leur combat pour conserver leur identité dans une ville en mutation . C' est sur leur capacité à garder l' espoir, et chaque personnage est à la recherche de quelqu' un consciemment ou non .

F.I.R.: Est- ce que le film a été projeté au Viet-Nam ?

BUI : Nous l' avons montré à quelques artistes et à quelques officiels et il a été très bien perçu . J' ai l' intention de retourner au Viet-Nam cet été afin d' obtenir les autorisations nécessaires à sa diffusion dans tout le pays .

F.I.R : Quels ont été les challenges à réaliser au cours de ce tournage ?

BUI : ça été une production très difficile . Nous avons été confrontés au problème de langue, aux barrières culturelles et le Viet-Nam n' a que peu de ressources et d' infrastructures cinématographiques . Beaucoup d' américains de l' équipe ont dû réapprendre : le premier assistant disait que c' était comme s' il avait dû faire table rase de 8-9 ans d'expérience et tout recommencer

F.I.R.Comment était-ce de travailler avec un censeur ?

BUI : Difficile . Non seulement vous deviez dire aux acteurs et à l' équipe ce que vous vouliez faire mais vous deviez expliquer chaque chose deux fois au censeur Nous étions pratiquement obligés de nous arrêter chaque jour pour expliquer un détail et nous avions des réunions deux fois par semaine pour expliquer le tournage des différentes scènes .

Je crois qu' à la fin, ils savaient que nous serions honnêtes, sinon ils nous auraient tout fait arrêter . Des tournages avant et après le notre ont été stoppés . Ils nous ont laissé finir le film et quand il y avait un problème, ils m' ont toujours laissé le loisir d' expliquer mon optique de tournage , ce qui est à porter à leur avantage .

F.I.R.: Avez-vous tourné chaque histoire l' une après l' autre ?

BUI : Non, bien que le script au départ mentionnait les histoires racontées linéairement . Mais au cours du tournage, nous avons trouvé un autre fil, une autre voie :les histoires se croisent et s' entrelacent . Chacune des histoires avait été écrite pour correspondre au ton et à la tension d' une saison .

L' histoire du cyclo et de la prostituée était liée à la saison sèche, tournée dans des rouges chauds, des jaunes pour symboliser la passion et l' amour .

L' histoire de Woody est la saison des pluies . C' est sur la solitude et la froideur, tournée en n-gris et noirs .

L' histoire de Dao et de la cueilleuse de lotus est la saison de la renaissance avec la poésie, la musique, la chanson et les fleurs .

F.I.R.: Comment avez-vous choisi votre directrice de la photo Liza Rinzler ?

BUI : Liza a été la première que j' ai rencontrée . J' en ai vu 15 ou20 autres mais mon coeur revenait toujours vers Liza . Ce n' était pas la meilleure techniquement et elle serait la première à vous le dire mais elle a un instinct humain époustouflant, un coeur fantastique et un esprit de vie, et je savais qu' elle saurait photographier ces gens et ce monde .

F.I.R. : «Trois saisons» a bénéficié de l' aide de différents programmes de Sundance Institute . Quelle importance cela a-t-il pour vous ?

BUI : Sundance a été d' une force étonnante . Sans eux, le film n' aurait pu se faire . Avoir été choisi par le laboratoire d' écritures a donné au scénario visibilité, respect et surtout crédibilité .

F.I.R.: Quels sont vos futurs projets ?

BUI: J' ai fait «Trois saisons» avec mon frère Timothy Linh Bui et i l' a co-produit .Maintenant, nous avons en projet un film qu' il écrira et dirigera, et je le produirai . C' est sur les camps de réfugiés en Amérique, avant la chute de SaÏgon en 75 et durant 4-5 mois après . Pendant la chute, il y a eu un exode massif d' environ 100.000 vietnamiens aux U.S.A. qui ont été mis dans ces camps . Mon frère m' a appelé hier et m' a dit que ce qui arrive au Kosovo est exactement ce qui est arrivé ici . Le film se passera uniquement dans une ville de toiles . C' est l' histoire universelle de l' immigration aux U.S.A. . Nous espérons tourner en Californie cet été . Un autre film en projet que j' écrirai et dirigerai n' a rien à voir avec le Viet-Nam, est beaucoup plus personnel.

F.I.R.: Quels films ou metteurs en scène vous ont le plus influencé ?

BUI : Il y en a tant ! De Sicca, Tartowsky, Bertolucci dans ses débuts, Godard, quelques chinois .Avec eux, non seulement les films étaient personnels mais il y avait toujours un but . Cela détermine vraiment le metteur en scène que je souhaite devenir . Ils m' ont aussi montré comment utiliser la caméra pour raconter visuellement une histoire . Avec «Trois saisons», beaucoup de visuels étaient écrits dans le script . Mon film court «Lotus jaune»était très composé et très visuel, exactement de la façon dont je pense et écris . J' aime que la plus grande partie de l' histoire soit racontée photographiquement .