Les Echos mercredi 12 janvier 2000

Le Viêtnam d~aujourd'hui, sans indulgence, ni misérabilisme.

Premier réalisateur américain a avoir pu tourner au Viêtnam avec des acteurs vietnamiens, Toni Bui avec ce joli film sur un pays qu' il a découvert à dix-neuf ans, a obtenu le grand prix du Festival de Sudance.

Une ancien Gl cherche, dans le Saïgon d'aujourd'hui, la fille qu'il a eue avec une jeune Vietnamienne... Une trame classique pour un film attachant, le premier d'un réalisateur de vingt-six ans, Toni Bui, qui avait fui le Viêtnam avec ses parents à l'âge de deux ans et qui, élevé en Californie, n'a découvert son pays natal qu'à l'âge de dix-neuf ans. Il est le premier Américain à avoir pu tourner sur place depuis la guerre. Son film, interprété en vietnamien par des acteurs vietnamiens (et Harvey Keitel, producteur exécutif, très impliqué), a obtenu le grand prix du dernier Festival de Sundance et représente le Viêtnam dans la course aux oscars.

Sincère et habile tout à la fois, il montre le Viêtnam d'aujourd'hui sans indulgence, ni misérabilisme, à travers une poignée de personnages, chacun porteur d'un destin qui donne il l'ensemble un contenu à la fois documentaire et émouvant, sans jamais sombrer dans le pathos, ni l'eau de rose.

Il y a James, donc, I'ancien Gl, qui loge dans un hôtel à l'ancienne, reste assis devant la rue sans rien faire et, pendant longtemps, semble un peu énigmatique. Il y a Hai, le conducteur de rickshaw, qui lit en attendant ses clients et s'attache à l'une des prostituées qui fréquentent les quartiers étrangers. Il y a Woody, un enfant des rues, qui subsiste en proposant des montres, du chewing-gum et des cigarettes aux touristes, et se fait un jour voler sa boîte-fonds de commerce.Et il y a Kien An, une adolescente enrôlée dans la récolte des lotus blancs des champs d'un monastère où règne un poète lépreux. La poésie du lettré, le mystère du monastère, la beauté des fleurs font contrepoint à la trivialité parfois cruelle des rues saïgonnaises. L'ensemble, bien sûr, peut paraître un peu académique, un peu trop "joli" (d'autant que tout finit plutôt bien),

mais on se laisse volontiers séduire par ce tableau d'un Viêtnam où le passé pèse encore son poids, où la tradition disparaît au profit d'une occidentalisation pas toujours recommandable, où la misère côtoie le luxe nouveau riche et où les jeunes femmes chantent encore, sous leurs chapeaux pagodes, la nature et l'amour... A. C.


STUDIO janvier 2000  

Trois saisons De belle images mais décevant

L'HISTOIRE : Une jeune fille qui cueille des lotus, un ex G.I., un homme et une pute, un voleur à la tire... Destins croisés dans le Viêtnam d'aujourd'hui.

Il y a sur le papier tous les éléments pour faire de Trois saisons un film attendu. C'est

d'abord le premier film américain a avoir été tourné au Viêtnam depuis la fin de la guerre. C'est aussi le premier film produit par Havey Kei- tel. C'est enfin un premier film qui a eu les honneurs de Sundance, où il a été récompensé. Est-ce parce qu'on en attendait trop? En tout cas, on ne peut cacher notre déception. Le fil conducteur est trop lâche, le propos à peine esquissé, le personnage de Hatvey Keitel trop inconsistant.

Restent les images d'une jeune femme dans un champ de lotus en train de chanter ou sous une pluie de pétales... Et même si elles donnent parfois l'impression de sortir d'un catalogue d'agence de voyages ou des pages du magazine Géo, ces images sont suffisamment belles pour qu'on s'en souvienne longtemps... Mais est-ce que ça suffit a faire un film? Rien n'est moins sûr.

J.P.L


A.F.P vendredi 14 janvier 2000, 10h00

Cinéma : Trois saisons de Tony Bui

Résumé : A Saigon aujourd'hui, le destin croisé de cinq personnages. Hai, le conducteur de cyclo-pousse vit chaque jour dans l'attente de transporter Lan, la fière prostituée. Kien An est engagée pour cueillir des lotus blancs sur le domaine de Maître Dao, un ancien poète qui vit reclus. Woody, le petit vendeur de rue perd son seul moyen de subsistance, une valise remplie de babioles. Il rencontre le G.I James Hager, à la recherche de la fille qu'il a laissée pendant la guerre…

Critique : Le Vietnam, d'hier, d'aujourd'hui et de demain, vu par Tony Bui, jeune réalisateur né là-bas mais qui a grandi en Californie. Dans ce premier long-métrage, tradition et modernité s'entrechoquent, comme lorsque Hai veut montrer à Lan les illusions de l'Occident tant convoité avant de l'aider à se réconcilier avec ses racines. Kien An découvre un sens à sa vie en devenant le véhicule d'une mémoire. Woody, le gamin des rues apprend les règles de la survie dans un pays qui se cherche encore. Harvey Keitel (également co-producteur), dans le rôle du G.I qui veut réparer ses erreurs, est bouleversant de sincérité. La caméra caressante filme au rythme de ses personnages. Lente, lorsqu'elle suit Kien An sur un lac de lotus blancs ou qu'on observe le G.I.. Vive, lorsqu'elle épouse les périples de Hai sur son cyclo-pousse ou les pérégrinations de Woody dans les rues détrempées. Les acteurs, des stars de leur pays pour la plupart, y sont impeccables. Le passé et le poids des erreurs poissent comme la chaleur dont on parle tout le temps et qui colle à chaque instant de " Trois Saisons ", premier film américain réalisé au Vietnam depuis la guerre. Mais Bui contourne l'écueil du patriotisme genre " retour au pays " ou de la nostalgie nauséeuse avec curiosité et tendresse, pour raconter des histoires simples et belles à la fois, où la quête de soi et la rédemption apportent une touche supplémentaire à ce très joli portrait du Vietnam actuel.

Christelle Laffin


Mardi 11 janvier 2000

Philippe DUMONT - Passions Viêtnam -

TROIS SAISONS : UN VOYAGE AU BOUT DU RÊVE 

Tout émigré garde les traces de ses origines et porte en lui sa "part d'exil". Ce que son nom, ses parents, son milieu lui ont transmis l'a modelé. Viêt Kiêu américain, Tony Bui est dans ce cas. Il a porté en lui "son" Viêt Nam.

Construire le film de ce rêve intérieur en s'appuyant sur le Viêt Nam réel crée un hiatus. Ce que le pays véritable offre de complexités dans son développement forcené et de rigidités obscures dans sa politique est évacué au bénéfice d'une réalité décantée et de souvenirs édulcorés.

*

Ce film est beau. De la beauté éclatante d'un calendrier pour agence touristique. Ce qu'il raconte est beau. Les récits entrecroisés sont d'une naïveté lénifiante.

Saigon n'est pas une ville tranquille. De ce cyclo au sourire carnassier qui prend en filature une fille à la croupe avenante et se met en planque quand elle se faufile dans les hôtels de luxe, on pouvait attendre un polar. De cet Américain largué sur son trottoir comme une épave incongrue, on pouvait espérer les folies de sa guerre. Comment ce vieil homme, tout puissant dans sa campagne, peut-il laisser impunément sa jeune servante l'approcher ? Pour quels trafics reste-t-il mystérieusement cloîtré ? Ce petit garçon vendant sa bimbeloterie sur les trottoirs ne devrait-il pas être dealer ou finir écrasé par un camion ?

Ce n'est pas exactement le paradis qui nous est montré, c'est vrai. La misère, le vol et la prostitution sont même des données de base. Mais le film reste obstinément euphorique, d'un exotisme extatique.

Un étang de lotus. Un bastringue occidentalisé. Des coins de rues et quelques grands hôtels.

Palanches. Áo dài. Lotus. Flamboyants ou cyclos. Photos.

Une jolie marchande offrant ses fleurs. Un petit camelot attendrissant. Un cyclo attendant le client. Un touriste pissant ses Carlsberg. Une pute adorable. Poussières de vie.

Malgré les grands buildings dressés par l'Étranger pour cacher le soleil aux Vietnamiens, le bonheur est pour tous. Il suffit de respecter le maître et son savoir. Il suffit d'amours chastes et d'amitiés enfantines. Il suffit d'être bon.

De la lèpre, la jeune fille ne retient que les mots qui chantent.

La souillure ne marque pas la pureté de la prostituée.

"Elle se nourrit de boue la fleur immaculée".

Le lettré pourrissant libère la chaste paysanne. Le cyclo rédempteur arrive et la pécheresse est rachetée. Le méchant guerrier d'hier devient un papa-poule. L'enfant des rues reste innocent. Et c'est beaucoup de bons sentiments.

*

Il reste la beauté des choses. Irréductible.

On reste ému d'une gravité cachée, vague et sourde. La pluie qui frappe le sol, le bruit de l'eau sur les bâches de plastique. Le son de la langue et sa poésie, les mots comme des sanglots. La douceur de la peau sous la cuiller de fer-blanc.

Philippe DUMONT - Passions Viêtnam -


PARIS, 9 jan (AFP) dimanche 9 janvier 2000, 10h11

 

"Les trois saisons", un pont entre l'Amérique et le Vietnam par Marie-Thérèse DELBOULBES

- Avec "Les trois saisons" (Three seasons), un film impressionniste sur les destins parallèles de quelques Saigonnais, le jeune Californien Tony Bui fait un pont entre les Etats-Unis et le Vietnam, où il est né en 1972, et qu'il représente dans la course à l'Oscar du meilleur film étranger.

Parrainé par Harvey Keitel, son acteur et producteur exécutif, "Les trois saisons" est un film vietnamien et en vietnamien, couronné en 1999 du grand prix et du prix du public au festival américain de Sundance, et, en même temps, le premier film américain tourné au Vietnam depuis la guerre.

Dans la galerie de portraits que brosse Tony Bui, il y a James, un ancien GI américain (Keitel) qui recherche la fille qu'il a eue avec une Vietnamienne, Hai (Dong Duong), le conducteur de rickshaw, qui s'éprend de Lan (Zoe Bui), une jolie prostituée en quête d'un riche mari, Kien An, une adolescente qui cueille des lotus blanc pour le compte d'un poète lépreux et Woody, un enfant des rues qui survit en vendant du chewing gum et des cigarettes.

Tony Bui, qui a quitté le Vietnam à 2 ans, et y est revenu pour la première fois à 19 ans, filme des personnages à la recherche de l'amour et aux prises avec la dureté de la vie. Tout en montrant les quartiers misérables de Saigon où habite Lan et les palaces où elle va se vendre, le jeune réalisateur peint aussi la beauté sereine du lac recouvert de lotus blanc.

Lotus en plastique

C'est là que Kien An, à bord d'une petite barque, cueille les boutons parfumés, que concurrencent les lotus de plastique. Son chant attire l'attention du poète, qui vit reclus dans un temple pour cacher sa maladie et ses difformités. Il a perdu ses doigts et Kien An va tenir la plume pour lui.

Ces histoires parallèles ne font pas un véritable scénario et "Les trois saisons" se sont vu reprocher trop de joliesse et d'optimisme mais cette première production américaine réalisée au Vietnam est une promesse.

Se défendant d'avoir fait un film avec "un happy end", Tony Bui déclarait, lors de la conférence de presse, que ses personnages "gardent une lumière dans leur vie, ils cherchent à l'améliorer. C'est donc un film d'espoir".

Pour Harvey Keitel, "Les trois saisons" est un pont entre le passé, le présent et l'avenir qui permettra aux Américains de mieux comprendre l'histoire du Vietnam." L'acteur remarqué dans "La leçon de piano", "The Bad Lieutenant" d'Abel Ferrara ou chez Quentin Tarantino, se sent la "responsabilité d'aider les jeunes réalisateurs qui ont des histoires personnelles à raconter."

Tony Bui, un "Viet Kieu" (un membre de la diaspora) grandi dans la Silicon Valley, a rencontré plus de difficultés avec les lotus qu'avec la bureaucratie vietnamienne, malgré la présence d'un censeur chargé de valider toutes les scènes. Faute de trouver un lac recouvert de fleurs, l'équipe a planté 10.000 lotus mais ils étaient rouges. Il a fallu remplacer une à une les fleurs par des boutons et des fleurs en plastique blancs.