Une peinture en quête d'experts

 

 

On aurait tort de se laisser décourager dès l'abord par le titre qui ne brille guère par son originalité (" La Peinture Vietnamienne, une Aventure entre Tradition et Modernité " - Editions AHRIS) ou encore par le prix (Eur 95) de l'ouvrage que Corinne de Ménonville vient de consacrer aux artistes vietnamiens. De même, le choix de la couverture (un tableau de Do Quang Em figurant une mariée) ne doit pas nous dissuader d'ouvrir ce livre. Que l'on aime ou pas le travail de Do Quang Em &endash; et dans mon cas, on n'aime pas mais l'ex-président Clinton, dit-on, l'apprécie &endash; tout le monde peut s'accorder à dire qu'il est nullement représentatif de la peinture vietnamienne, ni de sa tradition et encore moins, Dieu soit loué, de sa modernité. S'il fallait le rattacher à un courant, il faudrait sans doute chercher du côté du réalisme quasi-photographique richement huilé des peintres chinois qu'affectionnent les galeries de Hong Kong pour une clientèle nantie d'hommes d'affaires locaux ou expatriés raffolant des grands portraits de femmes chinoises en bijoux et costumes. Si la fortune d'un Do Quang Em a fait quelques émules au Vietnam, on accordera à ses suiveurs de n'avoir vu dans ce filon qu'une approche opportuniste sans ambition artistique réelle et, au final, une démarche complètement extérieure et neutre pour la peinture vietnamienne.

 

Une analyse élargie mais insuffisamment approfondie

 

Mais revenons au contenu du livre dont Corinne de Ménonville vient d'assurer la promotion au Vietnam. La bonne nouvelle &endash; et c'est une nouvelle malgré les réserves que nous allons évoquer &endash;, c'est que l'on note une démarche plus ouverte et plus sérieuse par rapport aux précédentes hasardeuses tentatives dans ce domaine.

Le point fort de l'ouvrage reste le choix et la qualité des reproductions. L'auteur a fait preuve cette fois-ci de sélectivité et d'un souci d'authenticité en privilégiant au sein de collections établies des œuvres sensibles (dessins de Mai Van Hien, portraits au crayon des artistes par d'autres artistes) plutôt que de nous inonder de rues de Phai ou des traditionnels cheo côtés en ventes mais à l'origine douteuse. En particulier, les Duong Bich Lien de la collection de Hao Hai (voir notamment le Portrait de la Jeune Ecolière de Hanoi), les Luu Van Sin (l'étonnant portrait du poète Hoang Cam en soldat) et les Nguyen Sang sont d'une grande qualité.

 

Dans sa structure, le livre comprend un rappel sur les origines de la culture vietnamienne et sur les artistes français en Indochine, une évocation des premiers pas de la peinture vietnamienne et de l'émergence d'une nouvelle génération, une présentation des peintres de la diaspora, pour se clore par des biographies d'une sélection d'artistes.

 

Une remarque préliminaire qui ne vise pas particulièrement le livre en question : on aimerait comprendre pourquoi la plupart de ces ouvrages (et celui-ci est, en la matière, heureusement plus succinct que les autres) se croient encore obligés d'introduire la peinture vietnamienne en dissertant systématiquement sur les Bleus de Hué, les maisons communales et le folklore vietnamien. Comme si pour parler de Cézanne et de Sainte-Victoire, les spécialistes se devaient de nous asséner un chapitre introductif sur l'architecture des mas provençaux, la faïence de Moustier et l'huile d'olive.

 

Par ailleurs, si l'insistance, également habituelle dans ce type d'exercice, portée aux peintres français de l'époque coloniale, ne pose, de mon point de vue, pas de problème (même si, notons le, elle est souvent incomprise par les artistes localement et qu'à force elle finit, c'est vrai, par tourner en rond), l'énumération poussive de ce qui est présenté comme les " peintres de la diaspora " ne sert, elle, qu'à regrouper un bric-à-brac hétéroclite et assez incompréhensible d'artistes d'une qualité pour le moins inégale et avec une relation au Vietnam pas toujours évidente à saisir.

 

Pour ce qui est des artistes vietnamiens et de leur histoire, la partie la plus importante et intéressante du livre, il est appréciable que le champ généralement abordé soit enfin élargi hors du contexte colonialiste habituellement traité et l'auteur nourrit cette fois-ci prudemment son ouvrage de confidences, de souvenirs, de réflexions glanés aux meilleures sources locales (Hao Hai sur Duong Bich Lien, Do Phuong Quynh…), sources qu'on aimerait cependant voir citées plus fréquemment dans l'ouvrage.

Le problème c'est que des confidences recueillies de vive voix et les rencontres épisodiques lors d'étapes hanoiennes , pour sympathiques qu'elles soient, ne remplacent toujours pas une vraie approche analytique et systématique de l'histoire de la peinture du Vietnam, laquelle suppose une compréhension approfondie du contexte historique fondée notamment sur un vrai travail de chercheur et une plongée dans les articles des revues spécialisées de l'époque. Si on note quelques efforts méritoires (notamment l'impact du mouvement Humanisme et Belles Lettres est abordé au travers du travail de Georges Boudarel, l'analyse de la modernité qui doit beaucoup à Nguyen Van Ky, des références à la littérature vietnamienne intéressantes), d'autres éléments sont insuffisamment traités (l'impact réel de la réforme agraire ou du réalisme socialiste). Plus généralement, bien que les rapports des artistes et du politique soient abordés, ce qui constitue une première si on s'en tient aux publications françaises, on sent bien que ce sujet vaste et complexe devra encore être creusé. Pour une vision plus approfondie sur ce domaine, on pourra d'ores et déjà se reporter au travail de l'universitaire américaine Nora Taylor (apparemment inconnue de Mme de Ménonville) que l'on suit avec intérêt dans son analyse du politique : une première approche sérieuse, mais elle-aussi sans doute incomplète, de cette période particulièrement troublée et violente où les influences, les courants, les destins individuels comme les aventures collectives restent difficiles à saisir.

 

Une autre limite de l'analyse repose sur le positionnement quelque peu ambigu de l'auteur qui organise également des ventes avec le titre " d'expert " ou de " consultant ". Elle est ainsi inévitablement confrontée à une situation où elle doit à la fois apporter une information objective et historique et ménager, ce qui est tout-à-fait compréhensible, les sources potentielles d'approvisionnement ou de cautionnement des ventes, à savoir les artistes ou les familles d'artistes. L'évocation par l'auteur du rôle du second directeur de l'Ecole des Beaux Arts de l'Indochine, Evariste Jonchère, conduit à s'interroger sur le risque possible que fait courir ce mélange des genres. Corinne de Ménonville précise que ce rôle " fut contesté, dans un premier temps au moins " et que les reproches qui lui furent alors adressés " ne semblent plus d'actualité " - Jonchère ayant indiqué dès son arrivée dans le journal l'Opinion de Saïgon qu'il était venu en Indochine former des artisans plutôt que des artistes. C'est parfaitement vrai sur le fond. Dans un pays qui accueille aujourd'hui à bras ouverts tous les anciens combattants français ou américains, il n'est pas étonnant que les vietnamiens, tout acquis à la réconciliation et au développement, passent allègrement l'éponge sur des événements aussi éloignés et circonscrits. Il n'empêche que la réaction des étudiants, et non des moindres , aux propos alors tenus par le nouveau directeur fut non seulement une première revendication du patrimoine existant de leur pays mais aussi une remise en cause de l'institution et au delà du système politique. Cette réaction constitue à ce titre un acte fondateur de la peinture vietnamienne contemporaine qui " naît, comme le dit Thai Ba Van , d'une situation imposée " mais surtout en s'affranchissant de cette situation et en affirmant un héritage propre. La peinture vietnamienne dans ce qu'elle a de meilleur repose précisément sur ce conflit interne entre affranchissement et filiations intérieures et extérieures. Reconnaître donc cet événement précis comme tel en le considérant dans son moment historique et sans chercher à le minimiser au regard d'une situation actuelle heureusement pacifiée, est essentiel - plutôt que de veiller à ne pas froisser les familles d'artistes pour ne pas compromettre de futures coopérations. Cela n'enlève rien, ni au talent de Jonchère, dont les œuvres reproduites dans le livre témoignent, ni a son action qui a, par ailleurs, comme le souligne l'auteur, permis de démocratiser l'accès à l'enseignement artistique et reste louée par beaucoup de ses anciens élèves.

Sur la forme, l'analyse n'est également pas toujours servie par le style parfois empreint de sentimentalisme et les thèmes un peu gnangnan du genre " la femme, une thématique privilégiée " (sic), qui pourrait coller à peu près avec n'importe quelle histoire, de n'importe quelle peinture, dans n'importe quel pays.

Corinne de Ménonville aime aussi les formules réductrices qui n'apportent pas grand-chose. Ainsi, la formule aujourd'hui éculée des " Quatre Piliers du Temple " qui rassemble sous un même toit Phai, Nghiem, Sang, Lien est utilisée à l'envie et ces " piliers " servent avant tout de " béquilles " à la démonstration - par ailleurs, tant qu'à faire, pourquoi ne pas ajouter un cinquième pilier avec Nguyen Tien Chung ? On imagine la consternation des intéressés, s'ils avaient su qu'un jour on les désignerait systématiquement sous une appellation aussi enflée, eux qui ne furent pas vraiment portés sur les temples ou les pagodes et qui, bien que conscients de leurs dons, firent toujours preuve d'une grande humilité. Mais la formule plait tant à l'auteur, qui sacralise ainsi quelques grands noms, qu'elle construit un nouveau " Temple ", plus ancien, avec Nguyen Gia tri, To Ngoc Van, Nguyen Phan Chanh et Nguyen Tuong Lan, ce dernier étant rebaptisé au passage Nguyen Tuong Lam par l'auteur. La période récente voit arriver la " Triade de Hanoi " ou le " Gang of Five ", désignations qui relèvent elles aussi plus du slogan commercial pour galeries que de l'analyse en profondeur de mouvements artistiques. Enfin, on s'interroge sur les rapprochements acrobatiques opérés, Do Phan et Hoang Hong Cam devant sans doute s'interroger sur ce qui pousse l'auteur à les mettre particulièrement dans le même bateau.

 

Des choix et des absences contestables

 

Bien que la liste des artistes vietnamiens soit plus fournie que d'habitude, on déplore que des noms intéressants voire essentiels ne soient toujours pas mentionnés dans un tel livre, ou tout au plus évoqués au détour d'une phrase mais sans reproduction de leur travail. On regrette ainsi de ne pas retrouver présentés à leur juste valeur Nguyen Si Tot, Trong Kiem, Nguyen Trong Hop, Le Quoc Loc, Huynh Van Gam, Hoang Lap Ngon (alors que le fils de se dernier, Hoang Hong Cam a droit a une place de choix). On n'accepte pas, dans un ouvrage qui se veut de référence, l'absence de Nguyen Duc Nung, Si Ngoc, Nguyen Van Ty ou encore Nguyen Do Cung. Il ne peut s'agir en l'espèce de choix personnels car ces artistes ont eu une véritable importance sur des peintres plus jeunes, par ailleurs cités dans l'ouvrage (par exemple, Nguyen Duc Nung sur Do Phan) ou ont joué un rôle essentiel, parfois contesté, à un moment donné (Nguyen Do Cung qui fut quand même à l'origine du Musée des Beaux-Arts de Hanoi et au centre des débats sur " l'art national " ). Pour la jeune génération, Truong Tan n'est pas mentionné même si son travail, certes engourdi aujourd'hui, s'est imposé avec force au milieu des années 90 en abordant des sujets sensibles dans un style novateur et a ainsi incontestablement nourri l'émergence de jeunes artistes tels que Nguyen Van Cuong, Nguyen Minh Thanh, Nguyen Quang Huy . Si ces derniers, à force d'être courtisés par les institutions étrangères en mal d'avant-garde tiers-mondiste, ont perdu en partie de leur spontanéité et de leur originalité, ils ont, je pense, su garder suffisamment d'humilité et d'honnêteté intellectuelle pour se sentir plus que gênés de voir leur ancien professeur injustement oublié alors qu'eux-mêmes ont droit à des présentations détaillées.

Ces absences sont encore plus choquantes au regard des noms qui donnent lieu à exégèse et moult reproductions là où un silence poli aurait été de rigueur. Franchement, est-ce faire preuve de parti pris esthétique que de s'interroger sur la sélection d'artistes tels que Pham Luan et Thanh Son dont les rues de Hanoi qui croulent sous les hoa sua et les cyclos empruntés par de jeunes vietnamiennes en ao dai relèvent de la Place du Tertre (et encore soyons gré à Corinne de Ménonville de nous avoir épargné le Hanoi repeint aux couleurs criardes d'un Dao Hai Phong qui hante les galeries de la capitale vietnamienne). Quant à Nguyen Thanh Binh, Bui Huu Hung et Hong Viet Dung, s'ils avaient du métier, cela fait belle lurette qu'ils se sont compromis dans la peinture ou la laque en série à des fins purement commerciales. Enfin, qu'on se soit intéressé un jour à Thanh Chuong et que l'on continue aujourd'hui à l'évoquer dans une ouvrage de référence, reste pour moi une énigme.

Notons néanmoins que Corinne de Ménonville n'est pas dupe de la médiocrité affligeante d'une production uniquement animée par un mercantilisme sans critères artistiques et sans états d'âme. Elle note ainsi les " thématiques un peu répétitives " de Nguyen Thanh Binh, "certains excès de reproductivité " chez Thanh Chuong et le " danger des commandes qui affluent " chez Bui Huu Hung. Certes, c'est le strict minimum et il aurait mieux valu passer ces noms sous silence dans un livre qui, malgré ses oublis, compte nombre d'artistes véritables. Mais, à son crédit, il faut relever que ce début de regard critique est rare sur des peintres qui continuent de vendre beaucoup et très cher en bénéficiant de la complaisance de façade du milieu local de l'art qui veille à ne pas les remettre officiellement en cause, même si les commentaires en privé restent acerbes.

 

Imitation et faux

 

Outre cette surproduction, Corinne de Ménonville souligne deux autres écueils auxquels la peinture vietnamienne se heurte aujourd'hui. Tout d'abord, l'imitation c'est-à-dire la reprise du style d'un artiste par ces collègues dès lors que ce style rencontre un succès commercial. Il est en effet consternant de constater l'uniformisation actuelle des œuvres y compris chez des artistes talentueux. Difficile de distinguer ce qui différencie vraiment les tableaux de Hoang Phuong Vy de ceux de Hoang Hong Cam, de même entre les autoportraits de ce dernier et ceux de Dang Xuan Hoa, tout cela, rappelant, de près ou de loin et sans les égaler, les œuvres de Tran Trong Vu avant son installation en France. Cette uniformisation, ces répétitions multipliées dans toutes les galeries donnent un tournis qui vire rapidement à l'écœurement.

Plus grave, l'auteur dénonce fort à propos la multiplication des faux. Des œuvres des grands maîtres, nous dit-elle, " sont proposées à l'étranger avec plus ou moins d'habileté et se retrouvent en ventes publiques à Hong Kong ou Paris sans que personne ne s'en offusque ". Bizarrement, allez savoir pourquoi, Singapour semble échapper à ces malversations…. Ainsi, " la peinture vietnamienne se trouve décrédibilisée et on ne peut qu'être effrayé devant le manque de connaissances et des scrupules de beaucoup d'intervenants ". Ce constat lucide est à porter au crédit de l'auteur qui a raison de reconnaître que les ventes n'ont pas vraiment contribué à renforcer la crédibilité de l'art vietnamien, l'amateurisme y ayant eu trop souvent sa place.

Ainsi, les catalogues de ventes aux attributions fantaisistes , comme les livres où s'étalent des connaissances parcellaires acquises la veille, ont toujours été très recherchés au Vietnam. Ils se passaient de mains en mains et permirent d'égayer entre amateurs les longues soirées de l'hiver hanoien. Il est cependant regrettable que Phai, qui fut pour ceux qui l'ont connu un exemple de générosité et de probité, ait été la première victime d'un trafic qui s'est développé aussi bien au Vietnam qu'à l'étranger- sauf à considérer que le faux est quelque part un hommage au talent de l'artiste. Phai étant un peintre qui a beaucoup peint de son vivant, mais encore davantage après sa mort, et qui compte depuis son enterrement beaucoup d'amis déclarés (ces amis véritables étant pour la plupart décédés ou restant très discrets), il fut rapidement difficile de s'y retrouver entre les " Pho Phai " et les " faux Phai " mis sur le marché et un cruel besoin d'expertise se fit sentir.

Malheureusement, le statut d'expert, en France en particulier, n'est pas toujours facile à cerner et le statut " d'expert en art vietnamien " constitue un mystère encore plus profond (sur quels diplômes, quelles expériences, quelles validations reposent ces auto-attributions ?), surtout lorsque cette compétence s'étale en général de la céramique à la peinture contemporaine. C'est faire peu de cas, reconnaissons le, de cette peinture, comme si les experts en Impressionnisme français officiaient également sur la porcelaine de Giens.

S'il n'existe aujourd'hui, au sens strict, pas d'expert en peinture vietnamienne, il y a cependant, au Vietnam, une expertise sur cette peinture &endash; et, à la date d'aujourd'hui, probablement au Vietnam seulement. Mais encore s'agit-il d'une compétence souvent spécifique (telle personne peut donner un avis sur tel artiste), croisée (mieux vaux recouper les avis) et qui tend à disparaître (les vrais collectionneurs et les peintres élevés au voisinage des œuvres et des artistes importants sont de plus en plus rares). Par ailleurs, Hanoi étant un village, c'est une compétence qui reste difficile à exercer si l'on ne souhaite pas vivre dangereusement ou plus simplement se brouiller avec la moitié de la ville.

Ainsi, malgré les nombreux commentaires, les réactions formelles face à ce trafic sont restées isolées et les dénonciations publiques plutôt rares, à quelques exceptions près . Cette indifférence amusée s'explique par le fait que les vrais amateurs estimaient qu'après tout, s'il existait des acheteurs et des intervenants aussi naïfs, ils étaient sanctionnés par leur propre incompétence et ce n'était donc pas si grave. Cette passivité a eu cependant pour conséquence d'entamer petit à petit la crédibilité de la peinture vietnamienne et on ne peut donc que rejoindre Corinne de Ménonville lorsqu'elle appelle aujourd'hui de ses vœux une législation appropriée sanctionnant le faux au Vietnam. Mais ce brusque soucis de rigueur et de moralisation apparaît néanmoins un peu tardif et cette nécessaire vigilance ne saurait en tout état de cause se limiter au seul Vietnam, chacun devant en la matière balayer, pour être crédible, devant sa porte .

Une spéculation sans filet

Certes, malgré leurs imperfections, leurs lacunes et leurs ambiguïtés, des ouvrages comme celui que vient de publier Corinne de Ménonville apportent leur pierre à une meilleure connaissance de l'art vietnamien et on pourrait s'en contenter. Mais ce qui continue de déranger un peu, c'est la démarche commerciale que l'on sent poindre derrière de telles entreprises d'édition. Car ne nous y trompons pas, l'objectif est avant tout marketing et ces livres constituent des cartes de visites imprimées en vue d'asseoir une réputation et légitimer un statut d'expert actif sur un marché en développement.

L'enjeu peut apparaître en effet de taille. Dans un article récent du magazine l'Oeil, un autre expert auto-proclamé, Jean-François Hubert , mettait en avant les prix atteints lors des ventes de tableaux vietnamiens. Ces observations se confirment régulièrement .

Certes, ces prix, souvent hors de proportion, disons-le, avec la qualité réelle des œuvres négociées, témoignent, dans certains cas, de l'attachement des vietnamiens pour leur patrimoine et contribuent sans doute à la reconnaissance de cette peinture. Mais en l'absence de sélectivité et avec tous ces excès, spéculations et numéros d'amateurs qui entourent ce marché, est-ce que l'art du Vietnam y gagne véritablement sur le long terme ? Il est permis d'en douter.

Il faut bien reconnaître cependant que ces ouvrages occupent le terrain laissé vacant par les auteurs vietnamiens. Il existe pourtant une production locale d'ouvrages, d'ailleurs abondante, qui est loin d'être nulle et qui a eu en son temps le mérite d'établir un cadre de base précis . Mais, cette démarche trop souvent dénuée d'esprit critique apparaît maintenant insuffisante car elle se résume pour l'essentiel en une énumération toujours plus longue d'artistes, une absence de choix et de hiérarchisation et très peu d'analyse et de mise en perspective historique. Quelques initiatives privées laissent néanmoins espérer une professionnalisation à terme de l'édition dans ce domaine .

Une histoire qui reste à écrire

En conclusion, Corinne de Ménonville s'interroge sur le devenir de l'art vietnamien et sa capacité à résister aux menaces que nous venons d'évoquer. Gageons que si cet art parvient à s'affirmer et à se faire connaître durablement, ce sera pour l'essentiel loin des manœuvres marchandes des salles des ventes et grâce au concours d'acteurs locaux motivés : le Ministère de la Culture du Vietnam mais surtout des galeries qui ne se réduisent pas à des commerces, des artistes responsables, des critiques compétents et des collectionneurs-connaisseurs prêts à valoriser le patrimoine existant et soutenir aussi la création contemporaine.

L'histoire de la peinture vietnamienne est une histoire récente mais qui nécessite pourtant une exhumation subtile et un déchiffrement précis. Cette histoire reste donc en grande partie à écrire et c'est tant mieux car elle laisse la place demain à un chercheur vietnamien qui maîtrise l'environnement ainsi que la langue, ce qui n'est pas un détail. Si les programmes de coopération culturelle étrangers voulaient vraiment se montrer utiles - et cela ne doit pas être totalement exclu - ils consacreraient des bourses pour former en Europe ou aux Etats-Unis des historiens et des critiques d'art plutôt que de continuer à remplir les avions d'artistes, lesquels passent plus de temps aujourd'hui à l'étranger qu'à Hanoi. En donnant à terme enfin la parole à des experts vietnamiens - et sans doute n'attendront-ils pas qu'on leur la donne pour la prendre - il y a une chance de voir la situation s'assainir.

Mais il faudra encore être patient. En exergue à son livre, Corinne de Ménonville cite Bui Xuan Phai : " L'art demande une persévérance austère ". Ayant refermé le livre, on a envie d'ajouter : la connaissance et l'expertise aussi.

 

Laurent Colin &endash; décembre 2003