Horst Faas et Tim Page

REQUIEM

par les photographes morts au Viêt-nam et en Indochine,

version française, éditions Marval, 1998

Philippe DUMONT Passions Viêt-Nam n°0

La guerre fait du photographe d'actualité un héros romanesque. Tim Page est un photographe si populaire qu'il a fait le sujet d'un film de la BBC. Depuis, sa connaissance du Viêt Nam et sa "namstalgie" &endash; terme qu'il a forgé &endash; font que bien des guides ou des albums consacrés à ce pays portent sa signature.

C'est avec l'Allemand Horst Faas que ce Britannique a conçu l'Indochina Photo Requiem Project qui associe expositions, projections de diapositives et publications pour rendre hommage à leurs collègues photo-journalistes morts ou disparus. Ce projet ayant exigé sept ans de travail se veut exhaustif : donner le témoignage de tous les correspondants de guerre photographes morts ou disparus au cours des opérations menées de 1950 à 1975 pour les guerres du Viêt Nam, française et américaine. Ils sont allemands, américains, australiens, autrichiens, britanniques, cambodgiens, français, japonais, singapouriens, suisses et vietnamiens, du Sud comme du Nord.

Les cent soixante-quinze noms s'alignent, tracés pour la mémoire dans les mêmes caractères que ceux du marbre noir du Mémorial de Whashington. REQUIEM est comme une épigraphe dorée et se découpe sur une photo de tombe militaire, casque boueux et M 16 abandonnés, branche de bois mort vainement pointée vers un ciel tropical oppressant. "&endash; Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas." La mise en scène n'est pas loin.

Mais c'est là la couverture. Le contenu est beaucoup plus brut. Quelques textes situent certains enjeux. On reconnaît la signature de Neil Sheehan, l'auteur de L'Innocence perdue, ou celle de Pierre Schoendoerffer l'ancien opérateur du Service cinématographique des armées qui réalisa par la suite La 317e section ou Diên Biên Phu. L'essentiel est évidemment représenté par les photos et plusieurs sont inscrites dans notre mémoire.

Qui ne se souvient par exemple de cette photo en couleurs de Larry Burrows qui parut en 1966 dans Life avant d'être diffusée partout dans le monde ? Des marines reçoivent des soins de première urgence avant d'être évacués. Est-ce une tranchée ? La terre est labourée et rougeâtre. Pieux écorchés, fichés ça et là, les arbres ne sont plus que l'image du désordre et de la destruction. Les blessés sont à même le sol. Leurs treillis sont aussi terreux que ce bourbier. Quelques toiles de tentes mal bâchées empruntent leur couleur au ciel d'un bleu verdâtre. Au premier plan, un soldat à demi couché a la main droite abandonnée sur la cuisse. L'autre main &endash; celle qui atteint le bord inférieur de l'image &endash; accroche un piquet de bois planté dans le sol. Cet homme se retient encore de l'affaissement de la mort. Au-dessus de lui, debouts, quatre hommes se déploient en arc de cercle, selon une ligne fuyante qu'accentue le grand angle. Tout à gauche, un marine en plan américain a le regard qui porte hors champ. La guerre est horrible. C'est la leçon d'un tel ouvrage de le rappeler avec ses images, insoutenables souvent, pas tant pour ce qu'elles montrent que par ce qu'elles suggèrent. C'est d'une violence insoutenable et pourtant on tourne les pages de cet enfer. Dans le noir et blanc des ombres d'autrefois, la mort est mystérieuse. Elle est hideuse dans la couleur des coloris passés. Dans le silence des vacarmes, les cris muets sont effrayants. Le regard s'interroge : immobilité de la mort ou fixité de l'image ? Balançant entre le témoignage et l'émotion suspecte, ce mémorial est nauséeux, mais il force la conscience. Ces guerres ne sont pas mortes. Elles doivent rester vives à la mémoire du monde. Il y a des choses qui ne se disent qu'en photos. REQUIEM.

I page précedente I